3 WC pour 450 : la réalité derrière l’occupation des jeunes mineurs isolés à la Gaîté Lyrique

Depuis 80 jours, 450 jeunes mineurs isolés regroupés sous le collectif des jeunes du parc de Belleville occupent la Gaîté Lyrique. En deux mois, leur nombre est passé de 200 à 450. Épuisés par des parcours migratoires chaotiques, ils vivent donc un espace sans douche ni espace cuisine en attente d’une réponse de la Mairie de Paris. Leurs revendications? La régularisation, un accès au logement, à la santé et à l’école. Pour comprendre à quoi ressemble leur quotidien, j’ai passé une journée avec eux.

10:30 – Observation sous la pluie

À mon arrivée, quatre jeunes me proposent une cigarette en me saluant d’un joyeux “Bonjour madame !”. Poliment, je refuse et leur demande comment ils vont. “Tu sais, la fatigue”, répond l’un d’eux avant de remonter le volume de son enceinte. La pluie dissuade certains de sortir, mais la majorité finit par quitter le bâtiment pour prendre l’air, chercher de la nourriture ou se rendre à des rendez-vous. L’un d’eux part même avec sa brosse à dents à la main, à la recherche de toilettes publiques.  

À l’intérieur, trois vigiles, salariés de la Gaîté Lyrique, m’interdisent d’aller plus loin. Le contrôle des entrées est strict : “ seulement les salariés et bénévoles peuvent passer, et les photos et les vidéos sont interdites”. Sur les murs, des affiches indiquent les bonnes adresses pour manger et se doucher, l’agenda des activités de mobilisation de la semaine et les horaires d’ouverture : de 9h à 23h30.  

11:00 – Entrée à l’intérieur

Trois policiers de la brigade secours aux sans-abris effectuent un contrôle des lieux. La musique s’arrête. Tout le monde retient son souffle. Malaise. Ils ressortent quelques dizaines de minutes plus tard. “Ils comptent le nombre d’occupants et font un état des lieux” explique Mohamed, un des responsables du collectif des jeunes du parc de Belleville. Il me fait entrer à l’intérieur. Il n’y a pas de signe manifeste d’occupation. La programmation artistique est encore affichée sur les murs et le hall principal sert de lieu de passage vers les étages. Plus au fond, les casiers servent d’espace de stockage sécurisé. Des petits groupes de jeunes, manteaux et sacs sur leur dos, scrollent frénétiquement sur leurs téléphones, assis sur le peu de sièges disponibles répartis dans l’ensemble du rez-de-chaussée. Posés sur les escaliers, un groupe de bénévoles et jeunes mineurs rigolent ensemble.

Au comptoir-bar, les bidons de savon liquide et les trousses de premiers secours ont remplacé les cafés. Une médecin prodigue les premiers soins à un jeune homme. “Juliette est tout le temps présente sur les lieux”, explique Mohamed. L’infirmerie fonctionne grâce aux dons de médicaments et de matériel de premiers secours, tout comme une grande partie de l’organisation sur place.  

Mohamed détaille les défis dont il a la charge : la préparation des 450 repas du matin et du midi, la participation à des AG et la communication à l’extérieur par des réunions et des tables rondes. Un quotidien qui ne lui laisse que peu de temps pour dormir. Ses yeux sont rouges de fatigue, sa voix faible. Le nombre de jeunes toujours croissant. “On a dépassé les 450”, dit-il, “dont 25 femmes”. L’organisation tient grâce aux bénévoles, notamment étudiants, qui assurent un soutien psychologique essentiel.  

12:30 – Retour à l’extérieur

Mohamed repart à ses activités, me laissant observer les lieux. L’accès à l’étage est interdit aux journalistes pour préserver l’intimité de ceux qui dorment encore. Une décision votée en Assemblée générale dès le début de la mobilisation, m’affirment les bénévoles qui ferment le passage. De retour à l’extérieur, le contraste est saisissant. Les passants semblent indifférents à la lutte qui se joue entre ces murs. 

17:00 – Moments de quotidien

À l’entrée, un échange furtif entre Elsa, une intervenante, et un jeune : “C’est quand mon rendez-vous ?” “Demain, 11h30, mais je te confirme tout à l’heure.” Elsa explique sa motivation derrière son engagement. “Leur quotidien est une lutte à part entière. Les considérer comme des êtres humains, c’est aussi ça dont ils ont besoin”  

Entre deux morceaux de gâteau, Sanoussy et ses amis racontent leur fatigue et le parcours d’obstacles entre rendez-vous médicaux, administratifs et judiciaires, qu’ils n’auraient pas pu surmonter sans l’aide fournie par les bénévoles et associations dans leurs démarches. 

18:30 – Solidarité associative

Un camion de l’association Muslim Hands arrive avec des caisses de denrées. Ahmed organise le déchargement avec une dizaine de jeunes. “Quand on est plusieurs, ça va plus vite”, dit-il. Dans les caisses, des clémentines et des repas chauds pour le soir.  

Un des vigiles me reconnaît et m’invite à entrer pour participer à l’assemblée générale. Je m’installe près de l’escalier, dans un hall toujours animé par le passage des jeunes. Une femme vient pour la programmation du jour et quitte le lieu en saluant malgré tout l’occupation. “Ça arrive tous les jours”, commente Ahmed. “Mais parfois il y a aussi des gens curieux, qui ont remarqué quelque chose et s’intéressent.”

19:20 – Assemblée générale 

Je visite l’étage avec Ahmed. Des jeunes attendent le début de l’assemblée générale, rassemblés en arc de cercle, assis sur des bancs, des chaises ou au sol. Les équipes tentent de motiver le reste des troupes. “Ils se sentent abandonnés par la mairie. Il y a des tensions, parfois pour rien. Juste la barrière de la langue.”  Les lieux témoignent d’une organisation de fortune. Matelas et draps s’entassent pour former des espaces de couchage précaires, tandis que des tables ont été détournées en lits. Un peu plus loin, un étendoir improvisé accueille des vêtements qui sèchent tant bien que mal. « Tout ça, ce sont leurs idées pour s’adapter sans abîmer le lieu », explique Ahmed. Mais les conditions se dégradent : « On n’a plus d’eau chaude et, sur toutes les prises dans ce coin, une seule fonctionne. Quant aux sanitaires, il y a trois toilettes pour 450 personnes. Ce n’est pas possible. »

Lors de l’assemblée générale, les discussions s’articulent autour des réponses tardives de la mairie et de l’organisation du Ramadan. La proposition d’attendre le 13 mars pour une réponse officielle de la Mairie est jugée intenable. Abdoulaye, l’un des leaders du collectif, insiste sur l’urgence : « La situation ne peut pas attendre. » et sur la nécessité de se mobiliser, autant pour leur droit au logement, mais aussi pour une lutte sociale, contre l’extrême-droite qui cible les jeunes régulièrement. Malgré tout, il rappelle l’importance de la solidarité, évoquant une évacuation exemplaire lors d’un incendie survenu le 21 février : « Ils sont capables de s’auto-gérer », souligne-t-il.

20:40 – Fin de journée ?

La journée se termine dans une atmosphère lourde d’incertitudes. J’entends distinctement plusieurs rappels « Soyons nombreux demain pour la mobilisation à l’extérieur».  De nombreux jeunes quittent l’assemblée générale, en direction de la sortie, pour fumer ou se préparer à la distribution des repas. Beaucoup redoutent déjà la nuit, à la recherche d’un coin pour dormir dans cet espace saturé. « La nuit est la plus difficile », confie Mohamed. « Il est impossible de se lever sans marcher sur quelqu’un. » explique Ahmed. 

Deux jours plus tard, après 80 jours d’occupation, les salariés de la Gaîté Lyrique ont annoncé leur droit de retrait. Ils dénoncent un danger grave et imminent pour eux-mêmes et les mineurs isolés présents dans le bâtiment. Un tournant dans une crise déjà explosive. Mais cette situation ne représente qu’une partie émergée de l’iceberg : en France, on compte aujourd’hui environ 40 000 mineurs non accompagnés, dont 3 000 à 5 000 sans solution d’hébergement, livrés à la rue ou à des conditions extrêmement précaires.

Kenza Boumaaz